23 avril 2026
Interview de M. Roger LECUT - Episode 1
Chers investisseurs,
Vous avez déjà probablement lu certains de mes petits mots boursiers. Vous, comme moi, nous nous sommes demandés : La Bourse, c’est quoi ?
En ce qui me concerne, j’ai été projeté petit à petit dans ce monde qui me paraissait bien compliqué à l’époque.
J’ai commencé à m’interroger sur les placements lors de mon passage à l’Athénée. Des avis d’émissions d’emprunts belges étaient affichés aux valves de l’hôtel de ville jouxtant l’athénée. Je me disais que certains pouvaient gagner de l’argent sans travailler.
La Banque de la région avait d’ailleurs une affiche bien explicite : « Ma Banque travaille pour moi » disait la jolie blonde se reposant dans un transat au bord de la mer.
Oui, il suffisait de déposer à l’époque 1000 FB pour un emprunt d’Etat à du 5 % et on recevait chaque année 50 FB et cela pendant 5 ans.
C’était une belle opération. Encore fallait-il avoir l’argent et ne pas en avoir besoin dans les 5 ans, me disais-je.
Cette idée de placement a pris une place dans mes réflexions de jeunesse. Un jour peut-être, je serai « capitaliste » comme disaient les organisateurs des défilés du 1er mai. Je ne trouvais pas cela si critiquable en soi, puisque l’argent prêté devait servir à développer l’économie et à créer de nouveaux emplois.
Comme beaucoup de jeunes à l’époque, après les moyennes, le boulot, le vrai, nous attendait de pied ferme. Le pays avait besoin de main d’œuvre. J’ai donc eu le choix à l’époque et, est-ce un hasard ou une intuition déjà ancrée dans mes aspirations, j’ai donné la préférence à la Banque. J’allais entrer dans le Monde merveilleux de la Finance.
J’y suis entré par la petit porte en devenant estampilleur. Oui, chaque jour, je devais mettre une estampille sur des centaines et des centaines de coupons. Ceux-ci étaient détachés des actions possédées par les clients et représentaient le dividende annuel. Si quelques clients apportaient une petite enveloppe, d’autres venaient avec des serviettes bien remplies. Au début, cela me plaisait, surtout d’avoir du boulot et de rentrer à la maison avec une paye en fin de mois mais, déjà, je me suis dit que faire cela toute ma carrière allait devenir insupportable.
J’ai donc profité de la possibilité d’étudier le soir avec les études payées par le patron, en cas de réussite.
Pour me récompenser de cette initiative, la Banque m’a désigné comme préposé à la vérification des tirages. C’est ainsi que j’ai appris qu’il y avait des obligations à faible taux remises aux sinistrés de la guerre. C’était les Obligations Dommages de Guerre et les emprunts à lots en Belgique. C’était une forme d'obligation (souvent historique) combinant un rendement fixe faible et la possibilité de gagner des lots par tirage au sort, le capital étant garanti. Ces titres, comme ceux émis après la Première Guerre mondiale, sont aujourd'hui des objets de collection. Pour les détenteurs de ces emprunts à lots 1921, 1922, 1923, 1932, 1933, 1938 et 1941, chaque année, il y avait des séries qui étaient alors remboursées au pair et même parfois avec une prime. Comme le taux d’émission était très faible, les titres étaient côtés avec une décote assez importante. Certains clients en achetaient en espérant profiter ainsi, non seulement de l’intérêt sur le taux nominal mais aussi encaisser une plus- value immédiate en cas de sortie au tirage.
Mais, voilà que mon assiduité est récompensée et la Banque m’envoie au service Ordres de Bourse. Me voilà dans le vif du sujet. Des clients et des agents de change venaient pour passer des ordres de Bourse. De suite, j’ai remarqué que l’action Royal Dutch était fréquemment demandée. J’ai voulu en acheter mais il fallait avoir 21 ans à l’époque. Les sociétés d’exploitation des charbonnages de la région étaient souvent achetées l’été et vendues l’hiver. La cyclologie me serait apparue à cette époque !! Je me suis pris au jeu et ma lecture était bien souvent la « Cote de la bourse de Bruxelles ». Chaque action était reprise avec le cours le plus haut, le plus bas et le volume traité. Des choses bien intéressantes mais qui ne disaient pas le pourquoi d’une mévente ou d’un attrait soudain.
En 1959, le service militaire m’a plongé dans les mouvements géopolitiques du Monde. J’avais à l’époque acheté quelques actions de la mine d’or de KILOMOTO au Congo Belge. Je pensais bien faire mais cela a surtout servi à mon écolage boursier et à comprendre ce que signifie le risque. L’avion transportant les tonnes d’or a disparu lors des événements de l’Indépendance du Congo et à ma rentrée dans le civil, mon placement se résumait en quelques feuilles de papier enluminé mais sans valeur.
Ma destinée était probablement toute tracée, car, j’ai repris le boulot au service DEPOTS A DECOUVERT. C’est dans ce service, que la comptabilité des actifs boursiers de la clientèle était tenue. Sous mes pieds se trouvait le Trésor, qui lui contenait des centaines de cases avec les différentes actions et obligations confiées à la garde de la banque. C’est de là, que provient le terme « droits de garde ».
Dans ce nouveau service, il y avait une série d’armoires remplies de documentation. On y classait, chaque jour, toutes les infos de fusions, d’augmentations de capital, de créations de nouveaux débouchés, de perspectives boursières. J’ai appris grandement la vie économique de notre pays et j’ai commencé à écrire un petit recueil intitulé « Vie et métamorphose des sociétés ». Ce fascicule, mis à jour régulièrement servait beaucoup au personnel des agences et aux gérants.
Ce chemin sinueux dans les divers rouages du service Titres m’a permis d’être deuxième au prix « Bagage ». Un prix bancaire financé par un ancien président pour récompenser les suggestions rentables pour la banque et la simplicité du travail des employés. C’est ainsi que mon travail a porté sur le transfert inutile des actions achetées en bourse et vérifiées à la Caisse Titres de passage. Cette vérification portant sur la mention obligatoire « Titre créé après le 6 octobre 1944 » et sur l’application de cachets sur chaque action lors de changements probants comme la dénomination officielle de la société, le nombre d’actions émises, l’adresse du siège principal, , ,
Par exemple, il fallait un tampon signalant que les « ATELIERS DE CONSTRUCTION ELECTRIQUE DE CHARLEROI » s’appelaient désormais « ACEC ». Bref, des travaux que je jugeais inutiles. Il suffisait de mettre les cachets au « TRESOR » avant toute sortie de titres et de vérifier au « TRESOR » si tous les cachets étaient bien appliqués sur les actions rentrantes.
Avec mon diplôme de Gradué en Sciences Bancaires et Boursières, la Banque m’a fait faire un stage au service du Visa, puis au service « Clientèle ». J’ai donc eu un contact heureux avec la clientèle aisée de la région. Pour répondre à leurs multiples questions, j’ai continué à apprendre la finance et j’ai commencé à prodiguer des petits conseils. Comme ceux-ci étaient souvent pertinents, la Banque m’a envoyé suivre une formation de futur cadre d’agence et je suis devenu conseiller à la principale agence située dans le siège.
Toutefois, conseiller est une tâche très difficile si on désire vraiment connaître le risque que l’on pourrait faire courir à une personne qui vous fait confiance sur le simple fait que vous avez un bureau dans une banque de renom.
Bien entendu, votre employeur vous paie des appointements pour faire prospérer son service et ses bénéfices. Il faut donc certaines aptitudes pour accueillir, comprendre et conseiller au mieux la personne que vous recevez. Vous devez vous conformer aux plans d’investissements souhaités par votre direction même si cela risque de vous faire perdre une relation privilégiée. Le client vous fait confiance et vous demande que celle-ci soit respectée. Pas toujours facile à concilier les deux car les statistiques et les objectifs à atteindre restent la ligne de mire de la direction. Vous êtes un élément rentable ou pas. Votre avenir en dépend.
A l’époque, les placements classiques étaient même peu connus. Les comptes bancaires n’étaient pas autorisés avant l’âge de 21 ans et les femmes mariées devaient avoir une autorisation maritale pour pouvoir retirer des fonds. Les carnets de chèques étaient réservés à la belle clientèle. Je me souviens que le premier chèque que j’avais remis dans un petit village n’a jamais été encaissé. C’était dans une brasserie. J’y suis retourné quasi 8 ans plus tard et j’ai demandé pourquoi il avait gardé celui-ci. Une réponse surprenante : le tenancier n’en avait jamais vu et sous sa caisse de billets, il en a retiré la moitié, l’autre partie s’était abimée avec les mouvements répétés du tiroir. Les banques, c’était encore un seuil difficile à franchir. Je l’ai bien entendu remboursé en espèces avec des excuses. Cela montre que notre Monde change et ne cesse d’évoluer puisque maintenant, les chèques sont obsolètes et les cartes de débit ont leur avenir déjà compté.
Je me souviens de ma première interrogation sur la pertinence de mon premier conseil boursier. Je commençais à être reconnu et sur un grand boulevard, je rencontre une personne aisée qui s’arrête pour me saluer et me parler bourse. Oufti !! Que répondre ? Cette personne avait un poste important et je n’étais qu’un jeune qui se voulait de bon conseil. Alors, me souvenant de ma lecture boursière matinale, je lui dis que la société CANADIAN PACIFIC était assez intéressante. Les jours suivants, Je surveille le cours et je deviens angoissé car il ne cesse de descendre. Bigre !! ma réputation ! Quinze jours plus tard, l’hôtesse d’accueil me demande s’il je peux recevoir ce monsieur. Gare à la réprimande !! Il entre dans le bureau avec un grand sourire. Je ne savais quoi dire. Voilà qu’il me remercie pour son achat de CANADIAN PETRO qui venait de monter en chandelle. Il y avait eu une confusion heureuse dans le choix du titre conseillé. C’était ma période de chance, car la semaine suivante, je conseillais à une importante cliente de vendre ses actions PROVIDENCE car le secteur me semblait en péril. J’avoue que c’est un hasard tout aussi heureux. Elle a hésité d’abord sur le fait de vendre une valeur de renom ; bien souvent, on tombe amoureux d’une valeur et la vendre fait mal au cœur. Elle a finalement vendu un mois plus tard, la veille de l’annonce de résultats catastrophiques. Je venais de signer mon entrée officielle dans le milieu secret de la finance carolo. Comme on dit souvent : c’est ça la vie.
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